Cette lettre est née d’un agacement face au traitement de la campagne présidentielle dans les médias. Les sondages et leurs commentaires prennent toute la place, et finalement nous disent qui nous devons voter. Les sondages existent, il en faut sans doute, mais à leur juste place. Je voudrais une campagne qui traite essentiellement de programmes, en accordant la même place à tous les candidats, comme s’ils avaient autant de chances les uns que les autres d’être le prochain ou la prochaine président(e) de la République. Je rêve ? Bien sûr.
Cela dit, quel est le sujet central qui devrait traverser l’ensemble de cette campagne ? La question économique bien sûr. Non que je croie ni souhaite que tout soit économique, mais il me semble que dans la situation d’aujourd’hui, en France, en Europe et dans le monde, il ne peut pas y avoir de mieux-vivre sans un changement de politique économique. Or, le problème des deux candidats dits « principaux » par les médias et les sondages, c’est qu’ils ont des projets économiques très semblables. Ils devront donc pour se différencier éviter le sujet, et déplacer la campagne vers d’autres thèmes, vers des « valeurs rassembleuses», le travail, la vérité, qui ne sont que des grands principes creux auxquels tout le monde adhère plus ou moins. Mais la question est grave ! Elle ne consiste pas à trouver des solutions pour « résoudre la crise », et faire en sorte que tout reprenne comme avant. Ce système est malade, il se disloque, il accroît considérablement les inégalités, il est dangereux ! Aucune écologie ne peut sérieusement y faire des progrès : depuis la prise de conscience planétaire de Rio en 1992, presque rien n’a bougé, nous en sommes même à reculer. L’une des chances de faire bouger le monde (pas la seule j’espère!) est l’Union européenne. Il n’est pas facile de changer de vision en Europe, mais impossible ? Je ne le crois pas. Entre un discours déterminé d’un grand pays comme la France, et une dose de désobéissance aux traités, il existe des marges de manuvre. Les gouvernements sont certes libéraux partout dans l’Union, mais les populations ? Probablement beaucoup moins, demandez aux Grecs !
Si le célèbre adage : « Dis-moi tes intérêts, je te dirai pour qui tu votes » se traduisait réellement dans les urnes, Jean-Luc Mélenchon serait élu au premier tour. En effet, le programme du Front de Gauche défend l’intérêt des précaires, des femmes, des immigrés, de la quasi-totalité des salariés, du public comme du privé, des agriculteurs et des usagers des services publics. Voilà qui fait du monde !
Pourquoi les Grecs, qui mesurent hélas mieux que nous les conséquences du système, ne portent-ils pas au pouvoir un gouvernement du type Front de Gauche ? Parce qu’ils n’en ont pas, de Front de Gauche. Dans les sondages actuels pour leurs élections législatives d’avril, les partis de gauche radicale totalisent 43%. Mais ce chiffre impressionnant, qu’on peut s’attendre à voir grandir encore d’ici l’élection, est dispersé entre trois partis qui n’ont pas fait d’alliance. Ca viendra peut-être !
En fait, le choix qui s’offre à nous pourrait se définir comme ça :
- Soit nous allons, d’alternance molle en alternance molle, vers une situation à la grecque (ou à la portugaise, ou à l’espagnole), et tout peut arriver, par exemple la prise du pouvoir par un régime autoritaire. La « démocratie » européenne vient de reculer sérieusement d’un coup, avec l’installation au pouvoir par l’Union européenne en Grèce et en Italie de deux chefs de gouvernement non élus. Jusqu’où ce recul ? Si les Grecs persistent à se rebeller, à quand l’armée, les prisonniers politiques, les tortures dans les casernes ? Le pire n’est jamais sûr, mais il n’est jamais loin.
- Soit nous utilisons notre bulletin de vote, tant qu’il sert encore à quelque chose, pour mettre en uvre une politique tournée vers l’humain.
En 2005, Jacques Chirac a tenté de faire valider par le peuple français la construction européenne, ce qui n’avait pas été fait depuis Maastricht en 92. On connaît l’histoire : malgré une majorité écrasante des partis politiques et des médias pour le Oui, le débat s’est développé sur les véritables enjeux, et le Non l’a emporté avec près de 55%. Si l’on excepte le Front National et quelques souverainistes du type Dupont-Aignan, dont le total ne peut dépasser 20%, c’est bien la gauche qui s’est exprimée ce jour-là.
Les sondages nous disent que beaucoup d’électeurs ne croient plus que la politique va changer leur vie. Certains d’entre eux n’iront pas voter, d’autres voteront Front National. Je veux dire à tous ceux qui ont perdu confiance dans le parti socialiste, que l’abstention et le vote FN sont des impasses, qu’il existe une voie, qui rejette aussi les politiques menées depuis trente ans, mais qui n’est pas qu’un rejet, c’est un vrai projet porteur d’espoir, et qui s’appelle le Front de Gauche.
Depuis l’Union de la gauche qui a abouti à l’élection de Mitterrand en 81, l’image de cette gauche était gravement troublée. Finies les espérances communistes, et tant mieux. Mais, de tournant de la rigueur en renoncements de la gauche plurielle, la gauche, on ne savait plus ce que c’était. Les socialistes avaient perdu des électeurs, on l’avait bien vu en 2002, mais les forces en présence pour les agréger était dispersées, et l’alliance tardait. Aujourd’hui, elle est là. Le Front de Gauche peut rassembler un large électorat, et s’imposer comme la principale force politique à gauche, une gauche lisible, porteuse d’émancipation. Il peut canaliser le rejet de l’actuel président, et convaincre nombre d’électeurs potentiels du Front National bien sûr, mais aussi de MM. Hollande et Bayrou.
Le programme du Front de Gauche est financé principalement par le retour d’une partie de la rémunération du capital vers celle du travail : Le PIB est la totalité de la richesse produite. Sa répartition se divise en deux parties, l’une versée en salaires, aux travailleurs donc, et l’autre, en intérêts et dividendes, aux détenteurs de capital. Cette répartition s’est déplacée de 10% en faveur du capital depuis 1982. Selon nombre d’économistes, même de gauche, la part des salaires était trop haute en 82, et ce n’est pas 10% qui devraient être récupérés par les salariés, mais 6 ou 7%, pris en grande partie sur les dividendes versés aux actionnaires. Pour se faire une idée, il s’agit quand même de 150 milliards d’euros par an, répartis en salaires (hausse du SMIC, recrutement de fonctionnaires de service public), et cotisations sociales (Sécurité sociale, retraite).
Il y a deux tours à l’élection présidentielle. Les « grands » candidats, c'est-à-dire ceux dont les médias et les sondages nous disent qu’ils seront au second tour, doivent quand même passer le premier. Oui, mais par quel moyen ? Leur programme, solide, détaillé, enthousiasmant, de nature à séduire les électeurs ? Pas facile, et surtout pas sûr, d’autres programmes pouvant sembler plus engageants. Il y a une meilleure méthode : agiter l’épouvantail de la présence au second tour du Front National, en lieu et place d’un des deux candidats qui s’y croient de droit. Et ça marche. Un grand nombre d’électeurs, apeurés, délaissent leur conviction profonde pour voter « utile », vidant de fait le premier tour de son sens, avec pour effet de relégitimer sans cesse une politique dont plus grand monde ne veut, mais qui ainsi perdure. Parce que ce vote craintif ne peut pas avoir d’autre effet que de reconduire au pouvoir l’un des deux partis « alternants ». Le cas espagnol est assez parlant : En 1996, Felipe Gonzalez, de gauche, est remplacé par José Maria Aznar, de droite, qui perd son poste en 2004 au profit de José Luis Zapatero, de gauche, vaincu à son tour en 2011 par Mariano Rajoy, de droite. Pendant ce temps la politique économique est plus ou moins la même et l’Espagne, 12ème économie du monde (d’après un mode de calcul qu’il faudrait discuter), s’enfonce dans la crise. Ca peut durer longtemps. Mais après ? Je trouve l’après très inquiétant.
On l’aura largement compris de ce qui précède, au premier tour, je voterai Jean-Luc Mélenchon. Et au second ? La même chose, j’espère.
Dominique Bouchery, musicien généraliste bas-alpin.